Wildlife : une saison ardente TP

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Dans les années 60, Joe, un adolescent de 14 ans, assiste impuissant à la lente dégradation des rapports entre son père et sa mère.

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SEMAINE DE LA CRITIQUE 2018: FILM D’OUVERTURE

Grandir sur un échec

Paul Dano pensait depuis longtemps à la réalisation, tenant même un journal de bord où il détaillait précisément les intentions de mise en scène de son premier film centré sur le thème de la famille. C’est la découverte du roman Une saison ardente de Richard Ford (éditions Grove Press) qui va pousser le comédien à sauter le pas. “Le livre restituait ce qui pour moi est l’essence même de la vie familiale. On peut y recevoir beaucoup d’amour mais aussi  y vivre des affrontements très durs qui marquent à jamais votre existence”, se souvient Paul Dano. Il contacte le romancier dont la réponse va être décisive. “Mon livre est mon livre, votre film – si tant est que vous le fassiez – est votre film. Je ne me soucie pas de la fidélité de votre adaptation. Décidez de vos valeurs, de vos moyens, de vos objectifs ; laissez le livre de côté.” Paul Dano se lance aussitôt dans l’adaptation avec Zoe Kazan. Un processus d’écriture qui prendra près de trois ans, les deux scénaristes mettant de côté la structure générale du roman pour se concentrer sur le délitement de la cellule familiale vu par Joe, adolescent de 14 ans. Tourné dans le Montana et l’Oklahoma, Wildlife a été produit notamment par Alex Saks, Paul Dano, Zoe Kazan et Jake Gyllenhaal, lequel interprète l’un des rôles principaux aux côtés de Carey Mulligan et du jeune Ed Oxenbould. Le film est distribué en France par ARP Sélection qui l’a daté à la fin de l’année.

Chapeau bas à Richard Ford qui, en plus d’être un grand écrivain, a eu l’intelligence de déclarer à Paul Dano, en lui accordant les droits cinéma de son roman : « Mon livre est mon livre, votre film – celui que vous allez faire – est votre film. Votre fidélité de cinéaste à mon histoire ne m’intéresse pas. ». Un blanc-seing qui a permis au réalisateur débutant d’adapter l’œuvre originale tout en intégrant une part d’intimité qui rend le film d’autant plus juste et attachant. Loin de trahir le récit, il le porte a l’écran de façon humble et magistrale, sans esbroufe, cherchant sous la carapace des apparences fabriquées les fêlures, les failles d’une famille classique américaine, du fameux rêve qu’une statue dite de la Liberté s’acharne à garder bien au chaud sous ses jupes. 
Nous sommes dans les années soixante. Les voitures nous le klaxonnent, la voix de Timi Yuro nous le confirme, dans le poste de radio elle sirote : « I’m so hurt to think that you lied to me » (… tellement blessée de penser que tu m’as menti). Tout semble merveilleusement policé, les relations entre voisins, les jupes plissées des filles, les mots des garçons, les manières des enfants qui prennent le bus pour aller à l’école avant d’emprunter la voie toute tracée par leurs aînés. De cette petite ville perdue dans l’immensité du Montana, rien ne dépasse. Pas un cheveu, pas un brin d’herbe, pas un désir. Le terrain de golf en particulier où bosse Jerry Brinson, le père de Joe, est un modèle du genre. À l’instar du parfait cocon familial qui entoure Jœ, de sa mère, la discrète Jeannette, parfaite ménagère immaculée qui mitonne des petits plats en attendant que son mari rentre pour le dîner.
Une vision idyllique qui contraste étrangement avec le manque d’insouciance de l’adolescent. La maturité de Jœ laisse deviner qu’il a grandi plus vite que ceux dont l’enfance fut pleinement heureuse. À quatorze ans, il semble déjà un homme, sur les épaules duquel tout va bientôt reposer. Il suffira que Jerry soit mis à la porte de son boulot, refusant de rebondir comme le feraient tant d’autres dans une Amérique où les petits jobs coulent à flots, refusant de laisser sa femme travailler… situation qui va mettre pour ainsi dire le feu aux poudres. Voilà le fiston confronté aux états d’âmes d’une mère encore jeune qui suffoque dans son quotidien corseté, à la fuite en avant d’un père en mal de sens et qui partira jouer les pompiers dans l’espoir d’en trouver un à sa vie, laissant seule sa maisonnée prête à imploser. À l’image des incendies qui dévastent les bois alentours, l’air deviendra soudain incandescent, l’ambiance étouffante. Sous l’apparente tranquillité couvait un foyer infernal qui n’attendait qu’une étincelle pour s’embraser. Progressivement l’image d’Épinal se distord, devient disgracieuse, sans qu’aucun des protagonistes ne soit condamné pour ses parts de noirceur. Chacun est relégué à son statut de pauvre diable combattant ses démons intérieurs sous le regard impuissant de Jœ, devenu victime collatérale et qui, loin de baisser les bras, va avoir la sagesse de se battre à son humble manière.
Si la forme est classique, la mise en scène magistrale finit par nous transporter, subtile, jamais appuyée. Elle se fait discrète et efficace à l’instar des acteurs phares Jake Gyllenhaal et Carey Mulligan qui incarnent les parents, tout en laissant l’espace nécessaire au tout jeune Ed Oxenbould, qui porte le film grâce à son interprétation sensible. Il est Joe, personnage dans lequel Paul Dano nous livre à demi-mots une part de lui-même.