Liberté -16

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1774, quelques années avant la Révolution Française, quelque part entre Potsdam et Berlin…
Madame de Dumeval, le Duc de Tesis et le Duc de Wand, libertins expulsés de la cour puritaine de Louis XVI, recherchent l’appui du légendaire Duc de Walchen, séducteur et libre penseur allemand, esseulé dans un pays où règne hypocrisie et fausse vertu. Leur mission : exporter en Allemagne le libertinage, philosophie des lumières fondée sur le rejet de la morale et de l’autorité mais aussi, et surtout, retrouver un lieu sûr où poursuivre leurs jeux dévoyés. Les novices du couvent voisin se laisseront-elles entraînées dans cette nuit folle où la recherche du plaisir n’obéit plus à d’autres lois que celles que dictent les désirs inassouvis ?
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CANNES 2019: UN CERTAIN REGARD

Les vertus du vice

Trois ans après avoir présenté en séance  spéciale, en hommage à Jean-Pierre Léaud, La mort de Louis XIV, qui lui a valu le prix Jean-Vigo en 2017, le metteur en scène catalan Albert Serra est de retour à Cannes avec une évocation très personnelle du réalisateur allemand Rainer  Werner Fassbinder (1945-1982), à travers la mise en abyme d’une pièce d’Albert Serra jouée en février 2018 à la Volksbühne de Berlin. Il y décrit le libertinage auquel s’adonnent quelques nobles, leur dépravation leur ayant valu de se voir  chassés de la cour de Louis XVI. Ils entreprennent alors de  rallier à leur débauche l’Allemagne puritaine. Cette coproduction hispano-franco-portugaise compte parmi ses interprètes l’acteur fétiche d’Albert Serra, son presque homonyme Lluís Serrat, qui a déjà incarné Fassbinder dans deux autres de ses film: Les trois petits cochons (2012) et le court métrage Cuba libre (2013). Liberté marque aussi le retour au premier plan du comédien autrichien Helmut Berger, à la veille de ses 75 ans. Nommé en 1970 au  Golden Globe du meilleur espoir masculin pour  Les damnés, il a été couronné d’un David di Donatello spécial pour Ludwig (1973), tous deux réalisés par Luchino Visconti. Plus récemment, on l’a vu en 2014 à Cannes dans Saint Laurent de Bertrand Bonello dans le rôle du couturier vieillissant. 

L'interdiction aux moins de 16 ans – avec avertissement, attention ! – indique bien que ce Liberté n'est pas à mettre devant tous les yeux et qu'il vaut ne mieux ne pas s'y aventurer si on ne sait pas à quel sauce on va être mangé. Et la sauce est piquante, en même temps que servie avec un cérémonial d'une théâtralité assez radicale. Souvenons-nous que le précédent film d'Albert Serra était La Mort de Louis XIV, beaucoup moins charnel mais tout aussi stylisé.
Liberté nous plonge dans une sorte de huis-clos au cœur d'une forêt, quelque part entre la France et l'Allemagne, et nous fait partager – avec la distance imposée par une mise en scène au cordeau – les ébats de quelques libertins expulsés de la cour puritaine de Louis XVI. Rien ou à peu près ne nous sera donc épargné de ce qui est humainement possible en terme pratiques sexuelles, filmées sans simulation. D'où l'interdiction et l'avertissement.
Mais Liberté n'est en rien une œuvre pornographique, en ce sens que rien n'y est fait pour exciter le gogo. C'est une superbe et volontairement cérébrale réflexion sur le langage de l'intime et si le film montre crûment la sexualité en action, il est avant tout une succession de discussions philosophiques très inspirées par l'œuvre de Sade, le récit s'ouvrant par la description fascinante d'un supplice auquel a assisté un des aristocrates.
Liberté s'inscrit évidemment dans la continuité de l’œuvre du cinéaste singulier qu'est Albert Serra. Celui qui avait déjà abordé le libertinage dans Histoire de ma mort, évoquant quelques décennies après Fellini les derniers jours de la vie de Casanova, libertin rationaliste confronté à la force ésotérique de Dracula, avec La Mort de Louis XIV déjà cité, magnifiquement incarné la fin de l'absolutisme et du pouvoir divin confronté à la maladie du Roi Soleil. Liberté et ses libertins, farouchement opposés à la morale chrétienne, est finalement une suite logique à son œuvre précédente. 
Et comme dans ses films précédents, on reste baba devant la rigueur inventive de la mise en scène, devant le magnifique travail plastique sur la lumière réalisé par Albert Serra. Initialement pièce de théâtre montée à la Volksbühne de Berlin, Liberté est transposé dans la nuit d'une forêt et Serra sculpte son image, tel le Caravage, entre clair-obscur et ténèbres, nous laissant peu à peu deviner, le temps que notre œil s'habitue à cette ambiance de messe noire, les corps qui se mélangent à la lueur faible d'une bougie sous le couvert d'une chaise à porteurs, et donnant à la forêt qui les entoure un aspect étrangement organique.