De son vivant

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Un homme condamné trop jeune par la maladie. La souffrance d’une mère face à l’inacceptable. Le dévouement d’un médecin (Le Dr SARA dans son propre rôle) et d’une infirmière pour les accompagner sur l’impossible chemin. Une année, quatre saisons, pour « danser » avec la maladie, l’apprivoiser, et comprendre ce que ça signifie : mourir de son vivant.

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Festival de Cannes 2021 : hors compétition

Voyage en douce

 C’est en 1997 qu’Emmanuelle Bercot a montré pour la première fois un film à Cannes, en l’occurrence Les vacances, qui lui a valu le prix du jury du court métrage. Elle y a obtenu en 1999 le deuxième prix de la Cinéfondation pour La puce et enfin le prix de la jeunesse l’année suivante pour Clément, dont elle tenait l’un des rôles principaux. Interprète et coscénariste de Polisse (2011), puis uniquement comédienne dans Mon roi (2015) de Maïwenn, elle a signé entretemps Backstage, en 2005, puis un sketch des Infidèles, en 2012. Elle retrouve dans De son vivant Catherine Deneuve qu’elle avait dirigée pour la première fois dans Elle s’en va (2013), puis dans La tête haute (déjà en tandem avec Benoît Magimel), présenté en ouverture hors compétition du Festival de Cannes 2015. Le tournage s’est déroulé du 11 octobre au 25 novembre 2019, avant d’être interrompu en raison d’un AVC dont a été victime son actrice principale. Il a finalement repris en juillet 2020. Cécile de France y incarne une infirmière, tandis que Gabriel Sara, docteur libanais exerçant à New York, tient son propre rôle d’oncologue et d’hématologue rendu célèbre par un programme de psychothérapie par la musique consigné dans son livre Music and Medicine: Integrative Models in the Treatment of Pain (éd. Satchnote Press, 2013). À noter qu’Emmanuelle Bercot avait déjà abordé le milieu médical dans son précédent film, La fille de Brest (2016).

 

 

Comme dans dans La Tête haute (sur l’enfance en souffrance), comme dans La Fille de Brest (sur le scandale du Médiator), Emmanuelle Bercot a bâti De son vivant sur une recherche d’authenticité presque documentaire, qui rend le film criant de vérité et assez bouleversant. Il serait dès lors bien difficile d’en éluder le sujet, de chercher à se contorsionner dans d’improbables pirouettes pour laisser planer l’illusion que peut-être, non, ce n’est pas un film qui parle de la fin de vie.
Alors là, bien entendu, vous allez me dire que la période est déjà plombée, que ras le bol des films déprimants, que c’est trop dur, que c’est trop triste… Soit. Sauf que vous auriez tort d’en rester là. Car si le film raconte bel et bien comment, jusqu’à la mort, il faut accompagner la vie (pour reprendre le nom de la remarquable association JALMALV), il raconte aussi et surtout comment le temps présent est précieux, comment il faut en prendre soin, le nourrir de choses belles, intenses et futiles, et comment avec un sujet douloureux on peut faire une œuvre forte et lumineuse.
Benoît Magimel, toujours formidable chez Bercot, est Benjamin, « acteur raté » et accessoirement professeur d’art dramatique, métier qu’il exerce avec fougue et passion, même s’il aime à jouer l’homme un peu cynique et désabusé. Benjamin a un cancer. Il n’y en a pas de gentil, mais celui-là est une vraie saloperie. Il se présente dans cet établissement de soins réputé d’un air faussement nonchalant, comme si tout ce qui se passait là ne le concernait pas vraiment… Pourtant il paraît que le Docteur Eddé fait des miracles pour les malades dans son cas. Benjamin s’efforce donc de se montrer confiant. Il est accompagné de sa mère, Crystal (Catherine Deneuve), qui ne veut rien perdre des explications qui leur seront données, comme un moyen de dompter la bête et de rester en lien avec ce fils qu’elle aime plus que tout. Mais de miracle, il n’y en aura pas. Il est des combats qui sont perdus d’avance.
Cela dit, on peut considérer que le Docteur Eddé accomplit des miracles. Ils sont tout petits, peut-être même imperceptibles pour le commun des mortels, mais pour ceux qui vont partir, ils sont une réalité : mis bout à bout, fragiles et délicats, ils jalonnent leur dernier bout de chemin. C’est ce chemin que raconte De son vivant.
Le Docteur Eddé est interprété par un vrai médecin : le Docteur Gabriel Sada, oncologue-hématologue d’origine libanaise vivant à New-York et exerçant au Mont Sinai-Roosevelt Hospital. Offrir ce rôle à un professionnel de l’accompagnement de fin de vie, c’est véritablement l’idée forte et maîtresse du film. En plus d’être de toute évidence un très grand praticien, empathique et chaleureux, Gabriel Sada est par ailleurs un sacré bon comédien, jamais troublé par la caméra. Son approche est simple, profondément humaine : dire la vérité, toujours. Aider le malade à faire la paix avec lui-même et son entourage et amener l’entourage à autoriser le malade à partir. Faire émerger la parole dans l’équipe des soignants pour que la charge soit moins lourde et que le lien soit une force. Accueillir les émotions. Prendre la main du patient et ne pas la lâcher. Et mettre de la joie, de la musique (beaucoup), de la vie, des couleurs partout où ce sera possible…
Le film n’est néanmoins pas angélique, encore moins mièvre, et n’omet pas de raconter aussi ce qui est douloureux dans cette histoire : la peur, la solitude, les regrets et la voracité destructrice de la maladie. Mais il se tourne du côté de l’amour et de la lumière, de la transmission, des soignants, bref, de tout ce qui fait la vie.