Tre piani

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Une série d’événements va transformer radicalement l’existence des habitants d’un immeuble romain, dévoilant leur difficulté à être parent, frère ou voisin dans un monde où les rancœurs et la peur semblent avoir eu raison du vivre ensemble. Tandis que les hommes sont prisonniers de leurs entêtements, les femmes tentent, chacune à leur manière, de raccommoder ces vies désunies et de transmettre enfin sereinement un amour que l’on aurait pu croire à jamais disparu…

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Festival de Cannes 2021 : compétition

Folies bourgeoises

Venu pour la première fois en sélection officielle au Festival de Cannes en 1978 avec Ecce Bombo, un brûlot tourné en Super 8 qui lui a valu d’être comparé à Jean-Luc Godard, Nanni Moretti a ensuite obtenu le grand prix spécial du jury à la Mostra de Venise pour Sogni d’oro, en 1981, et un Ours d’argent à Berlin grâce à La messe est finie, en 1986. Il a reçu en 1994 le prix de la mise en scène à Cannes avec Journal intime dont la suite, Aprile, y a aussi été présentée en 1998. Palme d’or en 2001 pour La chambre du fils, le président du jury 2012 et lauréat du Carrosse d’or 2004 y a aussi montré Le caïman (2006), Habemus Papam (2011) et Mia madre (2015). Il renoue dans son nouveau film avec l’intimisme d’un portrait de groupe. S’appuyant sur le roman Trois étages de l’écrivain israélien Eshkol Nevo (éd. Gallimard, 2018), adapté avec Francesca Pontremoli à qui il a déjà fait appel par le passé à deux reprises, Tre piani entremêle les destinées de trois familles bourgeoises qui cohabitent dans une résidence. Moretti y retrouve son actrice fétiche  Margherita Buy, lauréate de sept David di Donatello, et l’entoure de comédiens aussi chevronnés qu’Anna Bonaiuto (L’amour meurtri, 1995), Alba Rohrwacher, actuellement à l’affiche de Sous le ciel d’Alice de Chloé Mazio, Riccardo Scamarcio, lauréat d’une double mention à Venise au prix Pasinetti pour Le rêve italien de Michele Placido en 2009 et La prima luce de Vincenzo Marra en 2015, et Adriano Giannini (fils de Giancarlo). Le Pacte demeure fidèle, lui aussi à Nanni Moretti.

 

 

Première scène somme toute banale : un accident de voiture comme il y en tant, sans gravité particulière. Juste le visage ébahi d’une gamine qui s’en sort sans la moindre égratignure. « La vie, c’est ce qui vous arrive alors que vous étiez en train de prévoir autre chose » disait Jeanne Moreau. Et c’est exactement ce qui se produit ce soir-là. Andréa, le jeune écervelé au volant, était certainement en train de prévoir de nouvelles fiestas bien arrosées, des lendemains branchés. La petite fille qui le regarde serait sagement allée attendre le marchand de sable dans son lit douillet. La dame qu’il percute projetait de vite rejoindre son gentil mari. Peut-être la seule urgence de la soirée aurait-elle été de conduire à la maternité Monica (Alba Rohrwacher plus sublime que jamais !), grimaçante de douleur sous l’effet des contractions…
Comme par ricochet, cette percutante entrée en matière va bousculer non seulement tous les plans d’Andréa, de ses parents, mais aussi ceux des habitants du bâtiment bourgeois dans lequel est venu s’enchâsser son véhicule. Car, comme l’indique son titre, le film va s’intéresser aux trois étages d’un immeuble romain, et sa partition va se jouer sur plusieurs niveaux, palpables quand il s’agit de ceux de la bâtisse, insaisissables quand il s’agit de saisir les contours flous de l’âme humaine.
Trois étages donc et trois histoires qui s’y déroulent en parallèle sans véritablement faire un tout, comme pour s’émanciper des codes assignés aux films choraux. Avec brio, avec une énergie vitale réjouissante et sans pathos, il est question de ce qui fait société, des conséquences de l’individualisme qui anéantit l’empathie, la considération de l’autre. Bien sûr, tous ici sont civilisés, bien élevés, font montre d’urbanité. Mais le vernis de politesse, illusoire rempart contre nos bas instincts, aura tôt fait de se craqueler. D’abord c’est Andréa qui, loin de faire montre de repentir, somme son daron de le sortir d’affaire. Quoi de plus simple pour un juge d’instruction que de faire jouer ses relations, d’obtenir un passe-droit ? Mais le père (interprété par Nanni Moretti, tout aussi juste devant la caméra que derrière), intransigeant et désabusé, se montre inflexible, malgré les efforts de son épouse pour le convaincre. Y parviendra-t-elle ? Dora fait partie de celles qui se taisent, peu habituées à être écoutées, accoutumées à s’effacer. Ici les rôles de femmes sont touchants et beaux. Elles apparaissent plus lucides que la gente masculine et la mécanique qui s’enclenche les invite progressivement à sortir du rang, à assumer leurs désirs, leur rage, ce qu’elles ont dans le cœur. Et ce dernier semble lourd. Lourd de dualité pour Dora écartelée entre les deux piliers de sa vie. Lourd de lucidité pour Sara qui progressivement prend conscience que son homme est rongé par une obsession irrationnelle. Lourd de silence pour la dame âgée qui vit en face et n’ose avouer que son conjoint perd la boule. Lourd de passion charnelle tue pour Charlotte qui désespère d’être enfin considérée comme une adulte. Lourd d’isolement pour Monica qui rentre seule avec son nourrisson au bras, sans que son mari en perpétuel déplacement professionnel soit venu assister à la naissance… Pourtant flotte au dessus de chaque tête une forme de fraîcheur légère, d’ambiance lunaire. L’humour sous-jacent vient en contrepoint de ce qui est poignant, le rire étant l’élégance ultime qui permet de se rebeller contre la fatalité.
L’onde de choc provoquée par l’accident aura des conséquences totalement imprévisibles en servant de révélateur aux sentiments qui couvaient. Ce qui sépare ces compagnons de palier, ces inconnus à la fois si proches et si lointains, ce n’est pas seulement quelques murs de pierre, c’est une terrible distanciation sociale atavique, fruit de l’incapacité à s’intéresser à autrui, aux bruits du monde… Mais peut-être Tre piani porte-t–il en lui les clés d’une improbable résilience, d’un sursaut salutaire réjouissant…